samedi 2 septembre 2006
Rock En Seine 2006: Terre, Champ de Bataille
Chaque année depuis 2003, le festival Rock en Seine gagne en prestige. 2006 atteint des sommets car l’affiche placardée un peu partout révèle une programmation hallucinante - un véritable concentré de rockstars sur un point précis du globe. Vous rêviez de voir Carl Barat, Jack White ou Thom Yorke lors d’un week end à vous pavaner dans un joli parc au hasard entre un stand de tartiflette et une expo Mondino ? Le fantasme devient réalité les 25 et 26 août 2006 à Saint Cloud, France.
Le premier jour, le vendredi, tout commence pour votre guide au pied de la Grande Scène pour Nada Surf. Le set semble interminable, heureusement "Popular" vient me réveiller entre deux popsongs FM mielleuses pour adolescents en mal de guimauve. Je me pose alors cette question hautement cruciale : mais comment diable un groupe peut-il se contenter d’être médiocre ? Le calvaire terminé, j'intègre rapidement les premiers rangs non sans esquinter le bras fracturé d'une jeune anglaise. En parlant de membre cassé, Carl Barat débarque avec ses troupes le bras invalide, le malheureux s'étant blessé en jouant les marioles sur sa moto. Il a pris son Union Jack flag en guise d'écharpe. Tout un symbole. Le chanteur n'a pas l'air très net. Tout comme ses acolytes. Le guitariste remplaçant débarqué des Paddingtons a d’origine le bon style et s'intègre parfaitement à la bande de mates. Les aristo-lads de Dirty Pretty Things déploient la grosse artillerie avec leur lot de missiles sol-air redoutablement imparables, tout droit sortis de Waterloo en Albion. Avec en prime des chansons des Libertines, les Doherty-like et autres Moss-like jubilent. Carl se fait violence en jouant "France" à la gratte. La foule épouse sa douleur lorsqu'il pince les cordes d’acier avec son bras endolori. Du coup, c'est doublement beau et puissant. "Bang Bang You're Dead" vient enfoncer le clou, faisant figure de classique. Déjà, "I Get Along" excite une foule conquise, les collégiens friqués à pantalons-slim slamment à coeur joie. On retiendra définitivement cette maxime : Quand on aime, ça paraît toujours trop court. Il est temps pourtant de se précipiter au show de Kasabian sur la scène de la Cascade. Malheureusement, le set a déjà commencé. On se prend de plein fouet le rock post-baggy madchesterien de ces néo-Stone Roses. Stupéfaction, excitation, choc : un mini-Ian Brown fait son Liam sur scène les pieds à 10h10. On assiste à la résurrection du rock, celui des Happy Mondays, des Primal Scream, juste dans la tradition, dans la pure veine des grands. De la musique pour les lads, faite par des lads. De la bonne réminiscence oasisissienne, sur une rythmique pas possible et quelques touches électroniques de bon aloi. Des riffs en béton armé, un groupe taillé sur démesure pour les stades anglais. D'ailleurs ce "Club Foot" du tonnerre cloute le groove sur le gazon frais, ou mieux encore, le nou veau single "Empire" évoque carrément un immense champ de bataille. On ne compte plus les pertes, c'est l'heure de la reddition pour le public extatique. Après ça, où aller? Du coté des USA peut-être, dans le décor calciné d’un western en mode road-trip. Voici les Raconteurs. Changement radical d'univers. L'entrée en matière promet du très lourd, avec notamment le single "Steady As She Goes" repris en chœur par le public connaisseur. L'enthousiasme s’accroît au fil du show. Chacun se laisse entraîner par la virtuosité technique du groupe, au service de son Art. Car effectivement, on parle bien ici d'Excellence. La guitare écorchée de Jack pleure littéralement, et la bouleversante reprise du "Bang Bang" de Nancy Sinatra donne des frissons à une assistance au bord des larmes. Le tremolo dans la voix ? Les arrangements divins ? On n’explique sans doute pas le moment magique. Juste l’impression d'assister un à grand concert de rock comme on n'en fait plus, de l'art de jouer d'un instrument, de se l'approprier et de canaliser toute son émotion comme si c'était la fin ou le début de tout. Car la musique est tout. Les titres s'enchaînent avec une facilité déconcertante, tuante. Des mecs comme ça font mal, très mal. On ne peut que déposer les armes, une fois de plus. Car voilà, la claque de ce festival c'est The Raconteurs. On ne s'y attendait sans doute pas. La prise par les sentiments, par la technique. Le piège fatal. La tenaille qui se referme. Après ça, Morrissey paraît bien terne. Même lui. Les fans des Smiths prennent tout de même leur pied. Un portrait géant d'Oscar Wilde flanqué en guise de décor éclaire de son aura la grande scène. Ce Moz a tout de même des idées grandioses…
Le samedi, arrivée sous la pluie. Heureusement la seule mini-averse de la journée. Phoenix déballe son show sur la grande scène. Sofia Coppola paraît-il regarde également le spectacle depuis la fosse. Des chansons efficaces et le classique "If I Ever Feel Better" composent un set fort plaisant. Voilà un groupe français qui chante en anglais tout en étant parfaitement crédible, ce qui est rare. On peut mettre ça sur le compte du parfum french touch sans doute. Du Coté de la Scène de la Cascade ça s'énerve un poil, Skin a investi la scène. Elle a de la voix, ça ne fait aucun doute. Les chansons de facture classique se ressemblent, parfois un air connu nous arrive aux tympas "tiens, c'est pas un truc de Skunk Anansie ça?". Un nouveau déplacement façon grande transumance s'impose pour l'arrivée des Dead 60's. Retentissent alors des sirènes du style grosse attaque aérienne, un flot migratoire énorme rejoint la Grande Scène. L’effet surréaliste est total, car dans le parc on s'y croirait. 1944, les forteresses blindées déferlent sur le château de Saint Cloud. Au milieu du chaos les anglais ripostent et transpercent les assaillants de leurs armes lourdes accordées au centième de millimètre, dans un fracas métallique d’apocalypse. Le groupe s’occupe de mitrailler sa pop-ska héritée de Madness ou des Clash (pour le côté british). Le chanteur semble convaincu et donne dans l’attaque frontale. C’est rythmé, abrasif. Le son pourtant manque de chair, on aurait aimé davantage de discernement entre les instruments qui virent à la mixture un brin pâteuse. La différence se fait sentir a posteriori par le déluge sonore administré par Beck et par son orchestre démentiel. Un vrombissement de basse ahurissant et une rythmique bétonneuse s’abattent sur le parc pour un "Loser" titanesque. Sur scène, un petit théâtre de marionnettes reproduit fidèlement le jeu des musiciens en temps réel. L’idée s’avère carrément géniale car le public oscille entre les deux univers, le spectacle dans le spectacle, la folie du décalage, la perte des repères… Au deuxième acte les musiciens sont réunis autour d’une table évoquant un étrange banquet musical. On n’est plus très loin de l’esprit Carrollien alors que l’on perd la notion des dimensions et des réalités. On voit se balader des ours sur scène alors que les marionnettes se défoncent en backstages après avoir visité paris sur écran géant… Loufoque, hilarant, génialement musical et finalement très accessible pour le festivalier lambda. Ce cher fan de rock qui a rejoint Rock en Seine principalement pour l’événement rock de l’été (de l’année ?) : la venue unique de Radiohead en France depuis des lustres. Inutile de préciser que l’enthousiasme se fait sentir jusqu’à dix kilomètres à la ronde. L’attente n’est plus très longue, même si elle paraît interminable. Chacun y va de sa petite stratégie pour être le moins loin possible du péricentre : s’infiltrer par la gauche, gagner du terrain pendant Beck, ou suivre un éclaireur balaise qui vous ouvrira la voie. Le matos enfin installé, les lumières s’éteignent, les cinq d'Oxford entrent en scène face à une foule hystérique. Les premières mesures d’Airbag retentissent, les gens deviennent dingues, et les pulsions explosent en bouquet primal avec "2+2=5" dont le break retient la tension avant de tout recracher jusqu’à ce qu’extase s’en suive. Après ça, les fans calmeront quelque peu leurs ardeurs pour se concentrer sur le show antédiluvien du quintette. De nouvelles chansons émergent de la setlist, notamment la fabuleuse "Videotape" qui nourrit les plus larges espoirs quant au futur du groupe. Un avenir qui ne semble pas si doré selon Thom Yorke. Le chanteur cafardeux et extrasensible ne semble d’ailleurs pas déprimé pour des raisons futiles. Conscient d’une apocalypse imminente, on lui donnerait volontiers raison à la lecture d’un récent numéro du Monde2, faisant état des récents rapports scientifiques hautement alarmants quant au réchauffement de la planète. Cette angoisse plane sur la scène, presque palpable. Comme si l’ambiance automnale de cette fin de mois d’août prenait soudain des airs de prémonition inquiétante. "I Might Be Wrong" répète Thom comme pour se rassurer. Ce soir pourtant, le groupe a l’air heureux de jouer, de se retrouver, de construire à nouveau, ensemble. Aucune allusion n’est faite au disque solo de son gourou, le magnifique "The Eraser" avec ses neuf compositions échappées d’un autre monde. Des artistes tueraient pour une chanson comme "Analyse", pour ne citer que celle-ci. Ce soir Radiohead pioche dans toute sa discographie. "The Bends" et "My Iron Lung" dépotent, alors que "Paranoid Android" se fait plus religieux, repris en chœur par une foule bouleversée dans une cathédrale à ciel ouvert. Des titres beaucoup plus abstraits interpellent, séduisent, et finalement hypnotisent par leur structure sonore inouïe. "The Gloaming" serre les gorges, suffoque les organes. Les instants de grâce se multiplient, les ballades ensorcèlent ("Fake Plastic Trees", "Pyramid Song"). Dans le 20minutes du week end, un journaliste de Mojo compare Radiohead à des vaches sacrées, à un groupe qui aurait l’envergure de U2 mais avec le respect des critiques en prime. On peut alors se demander comment une formation aussi peu accessible et dotée d’un univers aussi particulier peut-elle déclencher un tel engouement de toute part ? Chacun aura sa petite théorie. On peut déjà parier que dans cinquante ans, des albums visionnaires tels que "Ok Computer" ou "Hail To The Thief" inspireront encore des gens pour faire des films sur la fin du monde. A moins que la fin du monde n’ait déjà eu lieu…
lundi 5 juin 2006
Placebo Besançon 2006: Romantisme, Décadence & Sobriété
Mercredi 31 mai 2006. Besançon, une petite ville composée de maisons de pierre grise. Un ciel nuageux, des arbres gigantesques, une citadelle qui surplombe un paysage vallonné. Et lorsque l’on sait que Victor Hugo hante encore les ruelles sombres, on devine le potentiel romantique des lieux. Placebo a donc choisi de faire escale dans la capitale du Doubs. Un concert qui draîne une bonne légion de fans de tout l’est de la France. En arrivant devant la salle Micropolis vers 18h, l’entrée est déjà noire de monde. Ce soir c’est sold out, et on attend plus de 4500 personnes. Il faut dire qu’un tel événement se fait rare dans les parages. Car Placebo vend du billet, c’est indéniable. Et plus seulement aux jeunes fans de rock, gothiques et autres esthètes en marge. Non, tout le monde veut voir Brian Molko et ses acolytes, de l’ado fidèle auditeur d’NRJ qui fait une sortie cool avec ses amis cools, au quadragénère à crâne dégarni venu pour écouter de la guitare électrique (et accessoirement pour accompagner ses rejetons blasés). Une longue queue commence à s’étendre jusqu’au parking de Micropolis . L’ouverture des portes débute à 19h30 seulement. Etrangement, on n’assiste à aucune bousculade. Rien à voir avec une entrée compression-maximale-et-destruction-de-barrières d’un Bercy. La première partie commence vers 20h30. Pravda entre en scène. Ce groupe rock parisien à tendance punk électro est composé d’un guitariste, d’un mec à gauche de la scène qui n’est là que pour lancer la boîte à rythme programmée qui fait office de batterie. Et puis surtout il y a la chanteuse brune coupe à frange et tenue sexy. Les chansons s’enchaînent, en anglais et en français. Les paroles lorsqu’on les comprend prêtent à sourire "tu es mental, je suis métal …". Heureusement, en cours de set Suzanne (apparemment c’est son prénom) retire son haut et laisse la foule admirer son soutien-gorge, qui n’est en fait qu’une fine bande adhésive noire qui ne soutient d’ailleurs pas grand chose. Elle ira quelques fois jouer de son synthé posé sur une planche à repasser… 21h30, l’intro synthétique d’"Infra-Red" résonne dans Micropolis. Le trio britannique devenu quatuor arrive sur scène. Le joli single new wave prend de l’envergure en live. Mais dès la deuxième chanson "Meds", c’est l’embarquement immédiat. L’intensité de la chanson se trouve décuplée par la puissance du son, le jeu des lumières et le chant débridé d’un Brian au sommet. Dès ce moment précis, on est enclin à penser que Placebo est de retour. Le Placebo des débuts, noir, écorché. Le Placebo qui ne caresse pas le public dans le sens du poil. Loin de là. Ce soir, l’impasse est faite sur une bonne partie des standards du groupe. On dirait une setlist spécialement aménagée pour les fans. Aucune demi-mesure ne sera tolérée : carrément, le combo nous livre dix titres de son nouvel album, quasiment enchaînés les uns après les autres. Au milieu de ça, sans prévenir, le groupe balance un "Come Home" hâché menu, dévastateur. Tout cela semble trop beau pour être vrai. Brian enclin à la plaisanterie chambre Stefan alors que ce dernier retire sa veste et laisse apparaître sur son poitrail le même ruban adhésif que la chanteuse de Pravda. "Suzanne tu t’es trompée de groupe… ". Le chanteur salue son public comme à son habitude : "Bonsoir mesdames et messieurs de Besançon". A part que ça sonne "Baise-en-son" lorsqu’il prononce le nom de la ville. Alors que tout le monde croyait que Brian s’enfilait une pinte de bière sur scène il nous rassure : "il ne s’agit que de thé avec du gingembre", et pire encore : en se grillant une clope, le chanteur fait mine de s’excuser "c’est le dernier vice qu’il me reste… ". Forcément, le rire vire au jaune. Sauf si l’on prend ces affirmations au deuxième degré. On lui accordera bien volontiers le bénéfice du doute. Surtout à la vue d’un final tout en décadence sur "Nancy Boy" : Suzanne revient sur scène pour quelques déhanchés sexy – et finit sur Brian par terre – tandis que Stefan aura joué les quatre minutes de la chanson sur le dos, plaqué au sol, avant de grimper sur Steve - enfin, sur sa batterie. Du bon finish rock’n’roll comme on en voit très rarement. Entre temps, quelques nouveaux titres prennent le temps de convaincre une assistance qui ne connait pas forcément le dernier album. En particulier, l'abyssal "Post Blue" sur lequel Brian effectue quelques magnifiques sauts de cabri. Déception en revanche lorsque détonne le gothique "Space Monkey". Ses couplets, noyés dans les effets de distorsion, ne créent pas la nuance nécessaire à l'arrivée du refrain qui rate largement son décollage. La seule véritable ombre au tableau, car la globalité du set est assurée avec une justesse inouïe, du classique "Bitter End" à l'apothéose émotionnelle de "Twenty Years". Au rayon des surprises, on a droit à "Running Up That Hill" la splendide reprise de Kate Bush jouée en rappel, et à "36 Degrees" version light, passée au ralenti. A la sortie, la boutique de merchandising est prise d'assaut. Les gens repartent heureux de leur soirée - le sourire aux lèvres, et le T.Shirt Placebo sur les épaules.
mercredi 12 avril 2006
Babyshambles: Paris Bataclan 2006
Lundi 10 avril. Aucune prévente de places n'a été annoncée pour le show acoustique de Pete Doherty au Triptyque. Il y a donc foule à 20h30 sur le trottoir de la rue Montmartre. Visiblement, le chanteur sera là. Une heure de queue plus tard (à me geler dans le froid du soir), je pénètre enfin dans l'antre. Après avoir descendu victorieusement quelques marches, je vois Busty et Patrick Eudeline partir en sens inverse et remonter les escaliers. Je commence à me dire que ça sent le roussi. Quelques secondes après, un mec de l'organisation nous prévient que Pete Doherty ne sera pas là ce soir mais que AS Dragon et Hushpuppies seront bien sur la scène du Triptyque. Déception énorme.
Mardi 11 avril. Pete aurait eu des problèmes pour passer la douane hier. Le concert du Bataclan n'est cependant pas déprogrammé ce soir. 20h30 la file impressionnante s'allonge boulevard Voltaire et au-delà dans la rue perpendiculaire. Dans la queue on se prépare au concert des Babyshambles: descente collective de bière, vin rouge, mousseux, vodka, tout y passe... ça avance doucement, achats/reventes de places au black. Le Bataclan est vite blindé vu que c'est sold out ce soir, et ce, depuis belle lurette. Le Doherty attire toujours autant, malgré son légendaire manque de ponctualité. En première partie The Holloways font part de leurs jolies chansonnettes à la foule, c'est rapide, enjoué. Du bon pub rock, avec un violoniste dans le groupe. Ces anglais chauffent une salle déjà bouillonnante. L'ambiance s'annonce énorme dans la lourde moiteur du Bataclan. Le set de première partie terminé, les roadies tardent à installer le matos des Babyshambles, pour cause: le groupe jouera sur les mêmes instruments. Le temps passe, le public s'impatiente. Vers 22h on se demande si le concert aura lieu. Une baston a lieu au coeur de la fosse. Un mec de la sécurité s'en mèle, il veut sortir le plus excité, mais ses potes le retiennent. Deux autres vigiles viennent en renfort, bagarre énorme. 22h15, la sécurité a finalement le dernier mot. 22h30, des gens quittent la salle. 22h50, maigre espoir de voir le groupe jouer. 23h: on entend dans les premiers rangs: "IL est là!!". Un organisateur monte sur scène le visage illuminé, il nous confirme que le chanteur vient d'arriver. Pete monte directement sur scène, encore vêtu de son imperméable, il tient à bout de bras l'étui de sa guitare. Clameur générale, joie immense, soulagement total. Il est là notre Doherty, en chair et en os, tout droit débarqué d'Albion. Il avouera à Canal+ après le concert s'être "endormi dans un buisson après être sorti du ferry"... Pat Walden en prison, c'est Pete qui assume le rôle de guitariste. Le groupe attaque "La Belle Et La Bête". Le chanteur a l'air (évidemment) complétement défoncé, et l'interprétation apparaît largement approximative. D'une manière générale, l'ensemble du concert se fera à l'arraché. Le groupe semble improviser, visiblement aucune setlist n'a été prévue. On alterne des chansons de Down In Albion, des tubes des Libertines, des impros et des inédits. Le tout est livré dans un joyeux fourre-tout bancal. Le public balance énormément d'objets sur scène: bouteilles en plastique, livres de poésie, cahiers, clopes, joints, drapeau anglais, chapeaux... Pete, spectacle à lui tout seul, récupère ses cadeaux, tente de lire du français au micro. Parmis les plus beaux moments du concert, on retiendra "A Rebours", la vertigineuse version de "Killamangiro" avec le violoniste des Holloways, un "Time For Heroes" anthologique... Et puis cet "Albion" magnifique, profondément habité, définitivement magique. Pete au bout du rouleau délègue en fin de compte ses parties de guitare à un roadie qui saisit la chance de sa vie. Le groupe termine son set après une petite heure de show. On se demande si le combo daignera faire un rappel. Des gens partent. La foule avide en redemande, chaudement, furieusement. Verdict positif, le groupe revient pour enchaîner "Fuck Forever", "Stick & Stones" et "Pipedown". Brelan démentiel. Coté public ça ressemble à un mixeur géant. Pete en marcel blanc, chapeau noir et bretelles pendantes salue ses fans parisiens. Le groupe disparaît en coulisses, il y aura Hedi Slimane bien sûr, et puis les journalistes...
samedi 8 avril 2006
Dirty Pretty Things: Paris brûle-t-il?
Le 3 avril 2006 à 19h30 devant le Trabendo, la queue pour Dirty Pretty Things s'allonge à perte de vue. Une bonne longue file peuplée de jeunes fans de rock branchés - les pantalons bien coupés font toute la différence. On croise quelques pseudo-Doherty et autres groupies chapeautées à la Pete. Le Tranbendo, oui encore. La salle est définitivement en passe de devenir incontournable en cette année rock 2006. Arctic Monkeys, Subways entre meilleurs se sont récemment fait les crocs sur la petite scène. Ce soir le groupe de Carl Barât revient en France bien après le concert-rodage mémorable du Tryptique. En première partie, Rodeo Massacre entame son set sur un thème d'Enio Morricone issu d'un célèbre western de Sergio Leone. D'emblée le ton est donné, ce sera la grande cavalcade. Les rapaces rôdent, à l'affût. La chanteuse blonde à frange parfaite reprend le rôle d'une fatale Calamity. Le public masculin semble réceptif à son chant - et pas seulement. Un mec lui crie "A poil!". La jeune femme semble avoir de la répartie. Elle prouve qu'une jolie chanteuse peut être rock sans avoir l'air allumé (courtney love), taré (queen adreena), ou tarte (melissa auf der maur). Une exception, donc. Le set se termine comme il a commencé, sur la boîte à musique morriconienne. Entre temps le groupe s'essaye à un défi risqué: jouer une chanson acoustique sans micros. Pari réussi, couronné par des applaudissements. Puis l'attente avant Dirty Pretty Things devient interminable. Le roadie blond à coupe au bol prend son temps pour régler quelques problèmes de larsens. Il paraît qu'Alan McGee fait les cent pas entre la salle et les backstages. Enfin, le groupe débarque. Folie générale dans la salle triangulaire. Carlos Barat - marcel bleu mité et tatouage "Libertine" - sort ses tripes, sans retenue. Idem pour Gary & co, ça balance sec. Le groupe apparaît beaucoup plus cadré et précis qu'au Tryptique, la musique s'en ressent. Ce coup-ci, le son est hautement chiadé. Les chansons du joliment nommé "Waterloo To Anywhere" à paraître le 8 mai nous arrivent comme des pépites, évidentes dès la première écoute, implacables. Avec un ex des Libertines en guise de leader-compositeur, les riffs ne peuvent être que de première bourre.De futurs classiques émergent du lot, à commencer par "Bang Bang You're Dead", déjà sur toutes les lèvres, mais également le cinglant "Deadwood" ou le mordant "You Fuckin' Love It". On reste totalement dans le style des Libs, visiblement Carl n'a pas changé pour deux sous sa façon de concevoir une chanson. Cette reconversion ressemble à une suite. Certes, les fantômes du passé rôderont toujours, mais que faire, the show must go on. Et le show en question s'avère être purement excitant, du début à la fin. Des brûlots garage punkisants rappelant le meilleur du Clash ou des Buzzcocks. On ne rechigne pas. Et ce soir au Trabendo, côté fosse, ça ressemble à la guerre des tranchées. Des mecs réussissent à grimper sur scène avant un placage en règle. Paris, à feu et à sang. L'heure de la révolte a sonné: ici la tonalité musicale s'avère être beaucoup plus enragée et distordue que celle des Babyshambles - Pete ayant opté pour une atmosphère générale plus aérée, bohème, éthérée et planante. Chez DPT c'est du brut, du rock, de l'urgent. Pas la moindre ballade à l'exception de "France". Quelques clins d'oeil aux Libs, notamment "I Get Along" pour un final qui tourne à l'émeute. Ce nouveau groupe va devenir dans les prochaines semaines la révélation anglaise attendue, avec un premier album à coup sûr énorme, produit par le génial Dave Sardy (Oasis, Jet, Marilyn Manson...). Après l'écoute de "You Fuckin' Love It" version studio que l'on pouvait trouver dans un récent Free CD du NME, on peut effectivement espérer le meilleur...
lundi 27 février 2006
Arctic Monkeys: Paris Trabendo 2006
L'effervescence commence à la sortie de la station Porte de Pantin, où des mecs acostent les gens pour savoir s'ils ont des places à vendre. Devant le Trabendo, les tickets estampillés "Arctic Monkeys vendredi 24 février 2006" se revendent sous le manteau jusqu'à 120 euros (prix officiel: 22euros). Le quatuor anglais vient à peine de sortir son premier album, et il y a quelques mois seulement, personne (ou presque) ne connaissait le groupe. Alors comment en est-on arrivé à une telle agitation autour de ces primates à peine sortis du berceau (19 ans de moyenne d'âge)?
Résumé des faits: Début 2005, des démos circulent sur les forums des Others et des Libertines. Les fans font circuler le spliff, un mélange de tout ce que la nouvelle vague rock a produit de meilleur depuis 2001, date de la sortie de "Is This It", le chef d'oeuvre des Strokes. Arctic Monkeys livre en pâture ses chansons sur la toile, grâce notamment à Myspace.com. Le noyau de fans grossit très vite, les lyrics d'Alex Turner parlent. Et les prestations live du groupe confirment qu'il se passe quelque chose de spécial du coté de Sheffield. On peut applaudir les Monkeys à Reading au mois d'août. Lors du fameux festival rock, Alex annonce l'arrivée de son groupe par sa déjà célèbre citation :"Don't believe the hype, Reading. They haven't hyped us up enough!". Le buzz va très vite, aussi rapide que les mp3 diffusés à la vitesse de la lumière. Le single "I Bet You Look Good On The Dancefloor" se classe à la première place des Charts britanniques au mois d'octobre. Bientôt le NME relaye l'affaire, et propulse le combo en couverture du mag. La sortie de" Whatever People Say I Am, That's What I'm Not" le 23 janvier 2006 marque un événement sans précédent dans l'histoire du disque. Le label Domino qui avait initialement pressé 250 000 exemplaires de la galette se trouve obligé d'effectuer immédiatement un deuxième tirage pour faire face à la pénurie. Le nombre de gens qui veulent acheter l'album est hallucinant - 363 735 la première semaine. Et mieux encore, le deuxième single "When The Sun Goes Down" renouvelle l'exploit en se classant numéro 1 du Top. Depuis les Beatles, on n'avait pas vu naître une telle ferveur autour d'un groupe. Et ce soir, dans la petite salle du Trabendo, l'ambiance est évidemment électrique.
Ce concert a des airs de rendez-vous historique, car il représente le premier vrai concert d'Arctic Monkeys donné pour son propre public en France. La télé interviewe des gens à l'entrée, et visiblement, bon nombre de VIP et de journalistes ont été invités, y compris l'AFP. Le groupe de première partie Mystery Jets remplit parfaitement son contrat, à savoir passer avant Arctic Monkeys. Il distille à l'assistance un savant mélange de garage rock, de psychédélisme alambiqué et de poésie surréaliste. Ces londoniens parlent très bien le français, ce qui a le mérite de créer une bonne connexion avec le public. Bientôt le groupe quitte les lieux. On est à quelques secondes du coup d'envoi. Le calme avant la tempête. Les gens se massent autour de la scène pour être au plus près des musiciens. Les lumières s'éteignent sans prévenir sur une chanson hip hop. Le club des quatre de Sheffield foule le sol du Trabendo. Une bande de lads qui impressionne immédiatement par sa jeunesse et sa justesse. Des ados salement doués, du pro de chez pro absolument surprenant. Ces Monkeys ressemblent à des curiosités de foire, des freaks comme on peut en voir dans "Elephant Man" de David Lynch. A part que ces créatures-là ne terrorisent pas leur monde, bien au contraire, elles provoquent l'adoration. Et l'euphorie générale. Les chansons dépotent, comme autant d'hymnes ravageurs repris en choeur par une foule survoltée. Le groupe passe en revue la totalité des titres de son album, leur ordre à peine changé. L'interprétation transpire la monstruosité tant l'énergie semble décuplée. Jamie "Cookie" Cook maltraite les cordes de sa Telecaster, tandis qu'Andy le gros bassiste fait vrombir la sono en l'assénant de basses fuzz et d'effets de distorsion telluriques. Alex Turner, jeans, Clarks, et Strato blanche a les airs d'un Frodon trashy déchiré. Il se descend deux bouteilles de "Cidre Traditionnel" en sortant des boutades au public hilare. Visiblement, un nombre impressionnant d'anglais a fait le déplacement, on se croirait en terre d'Albion. Le groupe joue à cent à l'heure. Les "Dancefloor", "Scummy Man" et autres "Fake Tails" mettent le feu aux poudres. Pas chiens, les garnements proposent une toute nouvelle chanson fort prometteuse. Un rock résolument classique, mais follement excitant. Certes, ce goupe n'apporte strictement rien de nouveau au genre. Mais ses riffs ultra-efficaces, ses mélodies intemporelles, et le talent fou d'Alex pour raconter des histoires font toute la différence. Car c'est à ce niveau que se situe l'origine du succès fulgurant du groupe: plus qu'avec aucun autre, la jeunesse anglaise s'identifie parfaitement aux textes brut de décoffrage de Turner, et à leur poésie du quotidien. Il fallait que ça tombe sur des lads d'une ville du nord, des mecs pas tout à fait nets, mais définitivement talentueux et attachants. Comme une décennie avant eux, les mancuniens d'Oasis avaient mis sens dessus-dessous l'Angleterre. Turner et sa bande émergent de ce terreau fertil. Si l'on n'est pas né du côté de Sheffield, de Manchester ou de Liverpool, on ne comprendra jamais totalement cette mélancolie qui leur colle aux baskets depuis la nuit des temps. Celle des maisons en briques, du chômage, des pubs, des clubs, de l'usine, des matchs de foot. Il suffit de regarder la photo du single de "When The Sun Goes Down" pour en avoir un aperçu-carte postale. Et Arctic Monkeys a bien l'intention de conserver cette authenticité aussi longtemps qu'il le pourra, de garder son âme à tout prix. A voir le titre de l'album, sa pochette, et le récent refus de passer à Top Of The Pops, on a tout bonnement l'air de croire au parcours sans faute. La jeunesse a délibérément besoin de cette criante vérité. Ras la coupe au bol des clips MTV moisis, des lyrics asceptisés, des majors qui veulent imposer des barrières sur l'espace de liberté que peut représenter le net. Une révolution culturelle est en marche, et le groupe de Sheffield en incarne le symbole le plus emblématique, autant que le plus inattendu. Tout à coup, ces quelques chansons sorties de nulle part comptent énormément, car elles deviennent cruciales pour cette génération. Comme de providentiels points de repères, comme l'appropriation d'un précieux patrimoine. Voici enfin le moyen d'exprimer sa soif de liberté et de creuser le fossé avec la génération précédente, celle de nos parents, avec tout ce qu'elle comporte de déception post-soixantehuitarde et de libéralisme étouffant. Ce 24 février au Trabendo, on vient pour s'éclater, assister à un concert humain, authentiquement rock et débridé - des Monkeys proches du public, un esprit festif, comme on irait au pub boire des pintes et écouter de la bonne musique. Le concert est plié en à peine une heure. Mais soixante minutes intenses, ô combien importantes. "Un peu comme voir les Beatles à Hambourg" peuvent penser certains. Et il y a de ça effectivement...
Photo: Floriane
lundi 20 février 2006
Placebo: Création, Commerce & Complications

Le nouveau Placebo intitulé "Meds" sera disponible (officiellement) le 13 mars prochain. Le disque est fort attendu puisqu'il est censé confirmer l'ascension commerciale du combo, et l'installer parmis les "artistes rock incontournables". Mais incontournables pour qui? Depuis le succès énorme de "Sleeping With Ghosts" et de sa tournée à rallonge, tout a basculé. Les fans de la première heure se sont sentis trahis. Car le groupe n'a pas hésité à se vendre pour rafler la mise. Comme si Brian Molko avait vendu son âme au Diable (comprendre star system-business-marketting-fric) pour s'assurer d'un succès implacable. Et l'on ne pardonne pas les choses qui font mal: concerts en mode pilotage automatique, passages radio/télé à outrance jusqu'à déclenchement de nausée, multiples rééditions de l'album histoire de s'assurer que tout le monde l'a bien acheté, consommé, digéré. Puis les fuckin'Hit Machine et couvertures de mag pour ado prépubères avec posters à punaiser dans ta chambre. Est-ce que le fan de rock peut accepter que son groupe culte ne se rabaisse autant pour faire du fric? Le résultat fait peur lorsque l'on voit ces affiches dans le métro depuis quelques temps où les trois membres de Placebo posent aux cotés de M Pokora et de Pink pour le NRJ Live de Bercy. Pas étonnant que bon nombre de connaisseurs désertent, écoeurés. Ils ne comprennent pas l'attitude du groupe qui ne semble pas à sa place - sur ces affiches, sur ces radios, sur ces journaux... Il n'a pas besoin de ça. La situation est fort regrettable car cette formation est excellente, talentueuse, unique en son genre. Mieux que ça: Placebo est un groupe générationnel, capable d'exprimer les angoisses d'une époque. Et il a su en capter le son. Dans le milieu du rock aujourd'hui, très peu de groupes peuvent prétendre sonner "actuel" - et non "rétro" comme 90% de ceux qui émergent. Brian Molko puise certes dans les pâturages new wave et post punk son rock torturé, mais il s'en affranchit allègrement pour en définir de nouveaux rivages. Le chanteur n'emprunte véritablement au passé que son décadantisme et la poursuite de la grande tradition des dandys, des stars androgynes, des Bowie, des Oscar Wilde. Il a ce côté fascinant, oscillant entre vieille Angleterre et modernité trash. Dédaigneux, arrogant, sûr de lui-même et de son Art, on peut bien le fustiger pour son coté businessman, il répondra qu'il ne fait pas dans le bénévolat. On lui pardonne tout à l'écoute de ses chansons: Ce "Meds" à paraître est un petit chef d'oeuvre rock. Un disque comme on en entendra peu dans les années 2000. Un condensé émotionnel de mélodies racées, divinement arrangées. A l'écoute de "Sleeping With Ghosts", on pouvait craindre une dérive vers des climats electro, qui auraient pu faire échouer le groupe sur des terres glaciales, désincarnées, deshumanisées. Il n'en est rien. Placebo retrouve toute sa charge émotionnelle au travers de ces treize chansons construites comme une descente aux enfers. On se trouve embarqué sur les rapides d'un Styx bouillonnant. Ici et là, des titres émergent, fichant la chair de poule, à commencer par le duo tuant avec VV des Kills, puis ce "Space Monkey" spectral (sans doute la meilleure performance vocale de Brian à ce jour), en passant par l'industriel "Infra-Red", véritablement traumatisé. Il fallait que Placebo sorte le truc qui tue, nous ponde l'Oeuvre, au moins un album proche du niveau de "Without You I'm Nothing". Face au déluge commercial de ces derniers temps, il devenait urgent pour le groupe de légitimer ses galons, d'asseoir sa crédibilité rock, de confirmer son ascension par la qualité. A l'écoute de titres du calibre de "Post Blue", ou de la trempe d'un "Pierrot The Clown", on peut être rassuré, car le pari est gagné. Et l'album dans sa globalité s'avère être d'une cohérence inouïe. Dimitri Tikovoï a tout compris à Placebo, et n'hésite pas à libérer sa musique de tout superflu - disparus les motifs électroniques et les traficotages en tout genre. La voix de Brian épurée se trouve enfin mise en avant, à son réel avantage, sublimée par une production brute, dépouillée. Tout le projet se trouve concentré sur l'essence même des chansons du groupe à savoir sur l'émotion exprimée. On en retire une oeuvre complèxe, d'un romantisme contemporain fascinant. Placebo en combo perfectionniste jusqu'au bout des ongles entraîne son auditeur dans les recoins les plus sombres de l'âme. Le malaise est constant, implacable. Brian avoue puiser son inspiration dans l'aspect morbide des émotions humaines. Il tire la beauté de sa musique de cette inextricable noirceur, du mal être quotidien, de son mal du Siècle. La voix et les guitares appellent son auditeur vers des hauteurs célestes, tandis que la batterie et les basses l'attirent inexorablement vers les profondeurs abyssales - tel l'Enfer décrit par Dante: l'endroit où l'on abandonne toute espérance. A la manière de Cure ou de Joy Division, Placebo recrée son Spleen, et transfigure en ses propres termes ce que pouvait signifier la bile noire de Baudelaire. Ce "Meds" regorge assurément de drogues fantastiques, à consommer rapidement et sans modération - avant l'overdose médiatique programmée des prochains mois...
lundi 5 décembre 2005
The Strokes au Trabendo: Fuckin' merveilleux
Samedi 3 décembre 2005 vers 19h, à l'entrée du Trabendo, des types réclament des invit' en trop pour le concert des Strokes ce soir. Il ne sont pas sûrs de pouvoir pénétrer dans la salle les gars. Déjà les places étaient ultra-limitées, la plupart des fans ont fait la queue la veille pour la vente à la Fnac Opéra (entre 300 et 500 tickets), une place par personne avec bracelet remis au moment de l'achat. Les fans hardcore ont passé la nuit devant l'entrée du magasin, dans le froid, sous la pluie, avec des bâches et des sacs de couchage. D'autres ont rappliqué un peu plus tard avec des litres d'alcool. A l'aube, la queue a véritablement commencé à s'allonger lorsque les gens ont débarqué par le premier métro. Longue attente, certains grugent, forcément ça chahute. Une vieille du genre soixante-dix balais est apparue au début de la file vers 9h30 comme par l'opération du Saint-Esprit. 10h, ouverture des portes, ça a poussé drôlement, les barrières ont cédé, certains ont été coincés ou se sont fait attraper les guibolles. Comme la plupart du temps lors de ce genre de manifestation, la sécurité est quasi-inexistante. Les gens sont entrés par fournées pour éviter la dévastation de la boutique. Un joli bracelet gris a été remis à l'arrivée, le but ultime, le pass magique pour accéder au concert privé du meilleur groupe de rock américain. Une grosse satisfaction lorsqu'il faut pénétrer dans le Trabendo, le lendemain. Ce fameux 3 décembre. La salle est petite, contemporaine, cossue, avec une forme intéressante, et un bar sympa en contrebas derrière la scène. Des disques des Beatles passent sur la sono. Les Strokes sont fort attendus depuis leur magistral passage quasi-pile poil deux ans auparavant, à quelques mètres de là, au Zénith. Le groupe fait un tour de chauffe aux quatre coins du globe dans des petites salles pour présenter à la presse son nouvel album "First Impressions Of Earth". Ce soir, Paris est à l'honneur. Aucune première partie, les lumières s'éteignent, et la bande à Casablancas se met en place sur la petite scène. Toutes guitares dehors, les rockers nous plantent un "Heart In A Cage", d'emblée une nouvelle bombe. Un classique instantané: rythmique entraînante, mélodie évidente et break véritablement hanté. Les Strokes ont l'air décidé à nous livrer du lourd, du très lourd. Car la deuxième chanson "Hawaii" est du même acabit. L'ambiance explose dans la salle avec la rengaine "The End Has No End" reprise en choeur. Le son est soigné, confortable. En somme, du plaisir maximal. Et l'on se trouve bientôt en atharaxie avec l'enchaînement "Barely Legal" et "Juicebox" scandé en imparable single. Pogo et mouvements de foule en réponse, ça chauffe. Suit la nouvelle "Red Light" et re-plongée de plain pied dans les pépites de "Is This It": "Last Nite" et "Hard To Explain", jouées à la perfection. On sent le groupe pointu, soucieux du son, de la justesse du ton; ça joue serré, chirurgical. Nick Valensi en impose. Il triture le manche à bout de bras, l'instrument porté extrèment bas. Il décoche ses solos comme des flèches tirées dans le mille. Fab Moretti se met en mode binaire pour les superbes "Hard To Explain" et "Whatever Happened". Entre temps, "Razor Blade" nouvelle pop song strokesienne en rajoute une couche, comme pour nous signaler que le nouvel album est la septième merveille du monde. Julian lance des boutades au public, sort quelques mots en français qu'il maîtrise parfaitement bien. Il a mis sa fameuse veste USMC de la marine américaine, sur laquelle il a fait broder un "Let's Dance" brillant du plus bel effet. "You Only Live Once" déjà connue des fans grâce à internet (comme la pupart des nouvelles chansons) finit de supplanter toute concurrence. On a l'excitante impression que les Strokes sont revenus à leur niveau initial, après un "Room On Fire" en demi-teinte. Malgré tout, "Reptilia" prend une envergure énorme en live, à peine mesurable, si ce n'est par l'hystérie déclenchée. Le rappel sera tout aussi dingue: le cinglant "New York City Cops" sème le chaos, l'inédit "Electricityscape" et sa ligne mélodique hallucinante fait chavirer les corps avant le dernier assaut fatal: "Take It Or Leave It" qui finit d'achever le dernier survivant. Non, ce soir les Strokes sont trop parfaits pour pouvoir leur résister. C'est "Fuckin' merveilleux" comme l'a dit Julian. Personne ne dira le contraire.






